Corridor en « pas japonais »

Couramment utilisée pour décrire le concept de Trame Verte et Bleue, l’expression de « pas japonais », stepping stones en anglais, s’inspire de la tradition des jardins japonais, parsemés de dalles irrégulières pour former des cheminements à travers les pelouses, les massifs, ou pour traverser les cours d’eau.

Associée au terme « corridor », elle désigne une succession de secteurs naturels ou semi-naturels, de surfaces généralement réduites, distants les uns des autres mais s’intercalant entre deux réservoirs de biodiversité, permettant ainsi à certaines espèces de passer de l’un à l’autre. On parle également de corridor discontinu, par opposition aux corridors continus, formés d’un enchaînement ininterrompu de milieux favorables à la biodiversité (une grande forêt, le linéaire d’un cours d’eau, un large paysage bocager, les océans…).

pas_japonais

D’autres expressions plus ou moins synonymes existent pour décrire les espaces composant un corridor discontinu. Elles permettent d’exprimer les différents rôles attribués à ces milieux, vis-à-vis d’une espèce donnée :

  • Le pas japonais évoque avant tout une fonction à l’égard du déplacement à plus grande échelle. L’espèce considérée préfère passer par ces lieux, qu’elle trouve plus accueillants ou sécurisants que le paysage alentours, du fait de leur composition (sol naturel, végétation dense, strates ou types de flore plus appréciés…) ;
  • L’espace-relais présente des qualités supplémentaires, qui le rende adéquat comme site de repos temporaire. Ce terme traduit l’idée que certains déplacements à grande distance ne peuvent pas se faire d’une seule traite : l’espèce considérée doit donc trouver des points de halte appropriés sur son chemin ;
  • L’îlot-refuge ajoute une notion de séjour plus prolongé, mais a priori provisoire. De tels espaces peuvent offrir un habitat et des ressources permettant à l’espèce considérée de couvrir ses besoins pendant une période plus ou moins longue, par exemple après que son habitat d’origine ait été dérangé, modifié ou détruit. Ce type d’espace se rapproche ainsi dans sa composition, sinon dans son fonctionnement écologique, de ceux qualifiés de réservoirs de biodiversité.

Ces différences sont floues et fluctuent d’un cas à l’autre, notamment en fonction des espèces étudiées (cf. Trame Verte et Bleue). Pour les animaux très mobiles et ayant une espérance de vie assez longue, la différence s’évalue à l’échelle d’un individu : un oiseau peut emprunter des corridors en pas japonais chaque jours, pour aller de son lieu de nichage à ses zones de chasse, mais s’arrêtera quelques jours dans un espace-relais au cours d’une migration annuelle.

Pour d’autres, comme les batraciens, la distinction se pose sur toute une génération. Une succession de milieux humides en pas japonais leur permet de rejoindre chaque année leur zone de ponte et de reproduction, depuis le secteur où ils hibernent, sans risquer de se déshydrater en chemin. Certaines de ces mares peuvent aussi jouer un rôle d’îlot-refuge, lorsqu’elles accueillent une population forcée de se déplacer après l’assèchement de sa mare d’origine, lui permettant ainsi de survivre jusqu’à ce que l’habitat initial soit de nouveau en eau.

Pour les plantes, il s’agit plutôt de l’aptitude d’un lieu à accueillir une population conséquente et pérenne (îlot-refuge), ou juste quelques générations d’individus éparses qui, par la dispersion de leurs graines, permettront à l’espèce dans son ensemble de rejoindre de nouveaux espaces (pas japonais).

Ce que montrent les nuances de signification entre ces termes, c’est qu’au-delà des trajectoires théoriques cartographiées dans le cadre de la politique TVB, le principe d’un corridor discontinu repose sur une réalité écologique affirmée. Elle concerne des espèces qui ne sont pas bloquées par le milieu environnant, mais peuvent le traverser avec une relative facilité pour passer d’un patch à l’autre.

En milieu urbain plus particulièrement, les obstacles sont nombreux : les bâtiments, murs et clôtures peuvent constituer des barrières infranchissables ; les routes sont un danger mortel (collision, écrasement) ; les nuisances sonores, lumineuses, la présence humaine, la chaleur dégagée par le bitume… sont autant de facteurs qui peuvent dissuader la faune de s’y aventurer ; enfin, l’absence de couvert végétal et de sol naturel sont strictement évités par certaines espèces (risque d’être visible par les prédateurs, par exemple).

Ainsi, un nombre restreint d’espèces peuvent profiter d’éventuels corridors en pas japonais. Il s’agit en premier lieu des espèces volantes : oiseaux, chauve-souris, insectes. Quelques espèces terrestres sont également plus ou moins tolérantes vis-à-vis du tissu urbain : des petits mammifères (rongeurs, hérisson, martres, écureuil, renard…), des lézards, des gastéropodes (escargots et limaces), etc. Les plantes dont les graines ou les fruits se disséminent par le vent peuvent aussi finir leur course de l’autre côté d’un obstacle urbain. Enfin, il faut garder à l’esprit toutes les espèces qui savent bénéficier du déplacement de celles précédemment citées : de nombreux animaux, plantes, champignons et micro-organismes sont ainsi transportés et propagés, entre autres grâce à leur petite taille.

Les qualités nécessaires aux espaces végétalisés urbains (type de végétation, superficie, distance maximale entre deux patchs…) pour qu’ils puissent jouer un rôle de corridor dépendent de chaque espèce. Ils sont toutefois très complexes à déterminer scientifiquement, du fait de la grande hétérogénéité des contextes et de la difficulté à suivre le déplacement des animaux et, a fortiori, des végétaux. Néanmoins, plusieurs travaux sur ce sujet tendent à démontrer l’importance écologique des corridors en milieu urbain, même discontinus1 :

  • Maxime Zucca et Romain Julliard (MNHN, laboratoire CESCO) ont mis en évidence la préférence de deux espèces d’oiseaux, Mésange et Fauvette, pour les espaces urbains végétalisés. Leurs itinéraires, suivis en proche banlieue parisienne, étaient fortement corrélés à la densité végétale et aux types de milieux (avec des préférences propres à chaque espèce), notamment ceux arborés ;
  • Alan Vergnes (MNHN, laboratoire CESCO) a démontré en Île-de-France que les musaraignes et les staphylins (coléoptères volants) bénéficient de la continuité ou de la proximité entre milieux favorables (parcs et jardins) pour circuler sur le territoire ;
  • Caterina Penone (MNHN, laboratoire CERSP) a étudié la capacité de plantes à franchir les obstacles urbains (routes et gares) le long de talus de voies ferrées, selon leur espèce et les distances à parcourir ;
  • Une étude financée par le département de Seine-Saint-Denis a permis de caractériser les échanges entre les populations d’herbacées présentes dans les espaces verts du territoire. Une dépendance à la densité de ces espaces verts ponctuels était clairement mise en évidence, tandis que les larges secteurs qui en étaient dépourvus ou presque constituaient de véritables barrières ;
  • Plusieurs études menées sur des papillons ont également renseigné la capacité des différentes espèces à traverser ou non des infrastructures routières ou ferrées.

À l’inverse, les grands mammifères, les batraciens, les reptiles, les insectes rampants ou encore les lombrics (cf. Trame brune) sont beaucoup plus impactés par la présence d’un espace urbain entre deux réservoirs de biodiversité. Pour ces espèces, la continuité ou quasi-continuité d’un corridor écologique est généralement essentielle.

L’urbanisation n’est pas le seul contexte dans lequel on peut trouver des corridors discontinus. Pour des espèces qui dépendent des habitats boisés, les espaces agricoles étendus peuvent être de véritables obstacles, au sein desquels la présence d’arbres (sous forme de bosquets, de haies, etc.) constitue des corridors en pas japonais. De même, les petites surfaces de prairies naturelles (bords de champs, chemins, parcelles en jachère…) sont essentielles aux orchidées et aux insectes associés pour traverser les vastes plaines céréalières. Même au sein d’une forêt, le type de gestion appliqué est susceptible de générer des interruptions, selon que sont conservées ou non certaines essences d’arbres, des micro-habitats (arbres vieillissants, bois mort au sol), ou encore des conditions particulières de luminosité et de concurrence entre espèces.

La discontinuité existe même souvent à l’état naturel : entre les mares évoquées précédemment, entre les sommets des montagnes, les oasis des déserts, les sources chaudes des fonds océaniques, les îles d’un archipel, etc.

Ainsi, les corridors discontinus font intrinsèquement partie du fonctionnement des écosystèmes et de leurs interactions. Cela ne signifie pas qu’il faut les favoriser aux détriment de corridors qui sont ou pourraient être ininterrompus : la fragmentation des espaces naturels demeure un des principaux facteurs de la perte de biodiversité. Mais dans les cas où seuls des « pas japonais » sont réalisables (milieux urbains et agricoles, essentiellement), ils font une réelle différence pour la circulation des espèces sauvages sur le territoire. Leur efficacité dépend alors de la densité, de la taille et de la proximité des patchs entre eux ; des facteurs qu’il convient de maximiser autant que faire se peut.

1Les références des études scientifiques citées et leur présentation au colloque « Continuités écologiques en milieu urbain » peuvent être retrouvées en ligne : www.natureparif.fr/agir/evenements-a-la-une/les-rencontres-de-natureparif/1552-2016-rencontre-continuites-ecologiques-en-milieu-urbain

Trame brune

La « trame brune » est une expression inventée sur le modèle de la Trame Verte et Bleue, appliquée à la continuité des sols. Largement ignorés pendant de nombreuses années, ces derniers sont pourtant essentiels au fonctionnement des écosystèmes. Ils ne sont pas qu’un simple support physique pour la végétation, leurs rôles sont extrêmement variés :

  • biodiversité : malgré leur discrétion, les espèces vivant dans le sol ou au sein de l’humus (les débris végétaux en cours de décomposition à la surface du sol) rivalisent en nombre et en variété leurs voisines du dessus. Ce sont plusieurs milliers d’espèces animales, et plusieurs dizaines à centaines de milliers d’espèces bactériennes et de champignons, qui cohabitent dans seulement quelques mètres carré de sol, le tout sur une épaisseur très faible (parfois moins d’un mètre) ;

  • cycle de l’eau : infiltration de l’eau de pluie, circulation souterraine, disponibilité en eau pour les plantes, évaporation… Les sols de pleine terre nous préservent à la fois des risques liés à l’excès d’eau, ou à son manque ;

  • cycle des nutriments : c’est la diversité des organismes du sol qui assure la dégradation complète des débris végétaux et des cadavres animaux, en les fragmentant par étapes successives pour les transformer en nutriments de nouveau disponibles pour les plantes1 ;

  • absorption et stockage du CO2 atmosphérique, via l’enfouissement de matière organique et sa transformation par les organismes du sol2. Seule cette incorporation dans les couches profondes du sol permet de piéger durablement le carbone absorbé par les végétaux ;

  • lutte contre les pollutions : les sols filtrent les eaux de ruissellement, retenant partiellement les polluants, et les organismes du sol sont parfois capables de les dégrader en éléments inoffensifs ou moins toxiques ;

  • état sanitaire des végétaux : les interactions entre les organismes du sol et les végétaux sont innombrables3. On peut citer les symbioses entre des champignons et les arbres4, indispensables pour l’alimentation de ces derniers en nutriments, les effets répulsifs de certains organismes face à des parasites ou des pathogènes, le travail du sol effectué par les vers de terre, qui facilite l’enracinement des plantes, etc.

Pour conserver toutes ces fonctions, l’intégrité physique, chimique et biologique des sols doit être préservée. En premier lieu, il s’agit de restreindre au maximum leur artificialisation. Quand c’est possible, des sols de pleine terre doivent être restaurés là où les surfaces artificielles ne sont pas (ou plus) nécessaires. La gestion appliquée aux espaces verts est aussi importante : la gestion différenciée, la protection des sols (par un couvert végétal ou du paillage), le non-usage de produits phytosanitaires, l’apport de compost plutôt que d’engrais chimiques… sont autant de pratique assurant l’intégrité des sols. Il est également préférable d’éviter les plantations d’espèces annuelles, régulièrement remplacées, car les arrachages – replantations récurrents déstructurent les formations fragiles du sol.

Il y a par ailleurs dans l’expression « trame brune » une notion essentielle de connectivité. Les espèces présentent dans le sol ont elles aussi des besoins de déplacement5, pour accomplir leur cycle de vie, se reproduire, échapper à des changements ponctuels dans leur environnement, recoloniser un milieu après un épisode de mortalité, etc. Notamment, plus les populations sont isolées, plus elles sont vulnérables (perte de diversité génétique, risque de disparition locale…).

À une échelle plus macroscopique, les arbres et arbustes profitent de cette continuité en échangeant de nombreux nutriments, via leurs racines et leurs partenaires champignons6. Des arbres isolés chacun dans leur fosse seront plus fragiles et vulnérables aux aléas (climat, pathogènes, blessures physiques…), tandis que s’ils partagent un volume de sol commun, le système dans son ensemble pourra compenser les carences des uns et des autres et contribuer au bon développement de chacun. Sans oublier que laisser plus d’espace au système racinaire des arbres permet d’éviter de futures dégradations de la chaussée !

villiers-le-bel
Villiers-le-Bel : il faut imaginer que naturellement, le système racinaire d’un arbre occupe un volume à peu près similaire à celui de ses branchages. Dès lors, il n’est pas surprenant de constater les dégâts causés par certains arbres âgés et bien développés, qui furent à l’époque plantés dans des fosses beaucoup trop petites.

Il est donc crucial de réfléchir au maintien d’espaces de pleine terre, aussi continus que possible, au sein des villes. Bien sûr, l’artificialisation des sols est souvent inévitable : fondations des bâtiments, voiries, etc. Mais dans de nombreux cas, il serait possible de la réduire et de minimiser l’isolement des portions de sol maintenues, par exemple en organisant différemment le stationnement, les réseaux ou les aménagements piétons. Des opérations de « désartificialisation » – consistant à casser le bitume à des endroits sélectionnés pour remettre de la terre à la place – se multiplient dans plusieurs villes du globe7. Si elles démontrent qu’il est techniquement possible, et souhaitable, de restaurer des espaces de pleine terre en milieu urbain, elles remettent surtout en cause les pratiques habituelles consistant à imperméabiliser systématiquement tout espace bâti.

Il est infiniment plus simple, moins cher et moins dommageable pour l’environnement de conserver les écosystèmes existants, que de tenter de les réparer après leur destruction. Ainsi, les projets d’aménagement gagneraient à questionner sérieusement l’avenir qu’ils réservent au sol et à considérer la pleine terre comme une option « par défaut », à laquelle on ne doit renoncer que là où il y a une nécessité réelle d’artificialisation. Au vu des enjeux portés par les sols urbains, ces principes devraient devenir la norme et non plus l’exception.

1Vie et mort des sols, par Lydia et Claude Bourguignon (2011) – vidéo : https://youtu.be/pcrrA-Am6oQ

2Le sol acteur-clé des territoires et du climat, Ademe (2015) – vidéo : http://www.dailymotion.com/video/x3fo4my_le-sol-acteur-cle-des-territoires-et-du-climat_tech

3The dirt on soil: Underground biodiversity holds key to ecosystems, Renee Lewis (2015) : http://america.aljazeera.com/articles/2015/9/2/soil-biodiversity-helps-regulate-ecosystem-report.html?utm_source=&utm_medium=&utm_campaign

4Écosystèmes forestiers : diversité et fonction des champignons, Marc Buée et al. (2006) : https://www.researchgate.net/profile/Pierre-Emmanuel_Courty/publication/278772603_cosystmes_forestiers__diversit_et_fonction_des_champignons/links/558be86308ae40781c1f30b3.pdf

5Biodiversité et syndrome de dispersion dans les communautés de macrofaune du sol, Jérôme Mathieu (2015) : https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01342216

6Les arbres solidaires entre eux ? Ils s’échangent une ressource, le carbone !, Forestopic (2016) : http://www.forestopic.com/fr/foret/sciences-et-recherche/328-les-arbres-s-echangent-du-carbone-entre-eux

7Exemples de désartificialisation par l’association Depave (Portland, Oregon) : http://depave.org/learn/why-depave/

Trame Verte et Bleue

La Trame Verte et Bleue (généralement abrégée en TVB) est un outil d’aménagement issu du Grenelle de l’environnement. Il vise à augmenter la surface occupée par les milieux naturels et semi-naturels, à améliorer leur qualité écologique, à préserver leur diversité et à renforcer leur connectivité. Tout ceci afin de freiner la perte massive de biodiversité, constatée au niveau mondial comme aux échelles locales. En effet, l’occupation humaine et les transformations du paysage qu’elle génère sont une des principales menaces pour la biodiversité, à travers différents impacts qui s’entrecroisent :

– la destruction quantitative des surfaces naturelles, remplacées par l’urbanisation ou d’autres activités (agriculture et sylviculture, carrières, mines, production d’énergie, aménagements touristiques ou de loisirs…), réduit de fait la place disponible pour le reste de la biosphère ;

– la réduction en taille des espaces naturels restant. Certaines espèces ont besoin d’occuper un très large territoire et sont donc menacées par le resserrement progressifs de leur milieu. D’autres ne vivent qu’en plein cœur des espaces naturels, ne supportant pas les perturbations apportées par le rapprochement des milieux modifiés par l’Homme ;

– l’homogénéisation des paysages et la disparition d’habitats spécifiques, dont les occupants ne peuvent pas se passer ;

– la fragmentation du territoire, qui empêche les êtres vivants de parcourir l’espace à la recherche de ressources alimentaires, de lieux de repos, de partenaires sexuels, d’habitats propices à chaque étape de leur vie ou encore de nouveaux espaces à coloniser.

La Trame Verte et Bleue est parfois seulement réduite, à tort, à ce dernier aspect de continuité. C’est en effet une considération nouvelle que la prise en compte du besoin, pour chaque espèce (et chaque individu au sein de l’espèce), de pouvoir circuler entre différents lieux de vie. Elle remet en lumière les nombreux liens qui s’établissent entre les écosystèmes et garantissent leur pérennité : loin d’être des entités indépendantes, les espaces naturels fonctionnent en constante interaction.

Les déplacements varient grandement selon les espèces, bien sûr, mais aussi selon les périodes de l'année, l'accès aux ressources, la composition du paysage...
Les déplacements varient grandement selon les espèces bien sûr, mais aussi selon les périodes de leur vie, au cours de la journée ou de l’année, en fonction de l’accessibilité des ressources, de la composition du paysage…

Mais les enjeux quantitatifs, qualitatifs et fonctionnels sont indissociables les uns des autres. Une politique de Trame Verte et Bleue efficace ne peut se résumer à « tracer du vert » pour relier les espaces naturels entre eux. Elle doit intégrer les besoins des différentes espèces en termes de type, de taille, de diversité, de proximité et de surface totale de chaque habitat qui constitue leur milieu de vie à chaque moment de leur existence, afin d’établir des priorités sur les espaces à préserver ou à restaurer.

Ces espaces forment ce que l’on appelle continuités écologiques. Il s’agit d’un ensemble de milieux plus ou moins favorables aux espèces considérées, comprenant à la fois les habitats indispensables à la réalisation de leur cycle de vie et des espaces intermédiaires, moins attractifs mais franchissables pour passer d’un habitat à l’autre. Les continuités écologiques sont définies comme l’association de réservoirs de biodiversité et de corridors écologiques.

Les réservoirs de biodiversité sont des espaces caractérisés par une biodiversité remarquable par rapport au reste du territoire. Ils remplissent une grande partie des besoins des espèces considérées et constituent leurs milieux de vie principaux. Ils jouent un rôle crucial dans la dynamique des populations sauvages. De ces secteurs dépendent le développement et le maintien des populations présentes, ils fournissent des individus susceptibles de migrer vers l’extérieur et de coloniser d’autres milieux favorables, et peuvent servir de refuge pour des populations forcées de quitter un milieu dégradé ou détruit. La pérennité des populations qui y vivent est fortement dépendante de leurs effectifs (eux-mêmes limités par la taille des réservoirs) et des échanges génétiques entre réservoirs. Pour toutes ces raisons, les réservoirs de biodiversité doivent fonctionner sous la forme d’un réseau, entre lesquels des individus peuvent se déplacer.

Les corridors écologiques sont des espaces reliant les réservoirs, plus favorables au déplacement des espèces que la matrice environnante. Les milieux qui les composent ne sont pas nécessairement homogènes, continus, ni activement recherchés par les espèces qui les traversent. La qualité principale qui détermine leur rôle de corridor, pour une espèce donnée, est la capacité des individus à les traverser pour relier deux réservoirs, avec un effort de déplacement minimal et une chance de survie maximale. On parle de perméabilité des espaces, ou au contraire de résistance, pour décrire la facilité avec laquelle ils sont parcourus.

La qualification d’un espace comme réservoir de biodiversité ou comme corridor dépend de l’échelle à laquelle on se place et des espèces auxquelles on s’intéresse. Notamment, les corridors écologiques n’ont pas pour seule fonction d’être des voies de passage pour quelques êtres vivants. Ils peuvent également fournir des ressources essentielles à d’autres espèces et constituent donc pour ces dernières des habitats à part entière. Les corridors peuvent être discontinus pour des espèces susceptibles de franchir les obstacles (oiseaux, insectes volants, plantes dont les fruits ou les graines circulent sur de longues distances…). Ils peuvent être composés d’une mosaïque de milieux naturels ou semi-naturels différents, si ces derniers ne constituent pas un obstacle pour les espèces considérées. Ils peuvent servir d’habitats « relais », assurant les besoins d’un individu pendant un temps court et lui permettant ainsi de parcourir de plus grandes distances.

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La TVB représente un système de réseaux vivants, emboîtés et entrecroisés : une lanière boisée, jouant le rôle de corridor pour des espèces forestières, peut au contraire être un obstacle pour celles qui préfèrent les milieux ouverts et évitent de traverser ou de survoler la forêt. Mais elle constitue aussi un habitat à part entière pour d’autres espèces. À leur échelle, même un seul arbre ou un lopin de terre hébergent déjà un nombre immense d’invertébrés et de micro-organismes.

On parle de fonctionnalité d’un corridor pour désigner la diversité d’espèces qui peuvent l’emprunter. Ce concept permet de comparer deux corridors similaires (c’est-à-dire susceptibles de permettre le passage des mêmes espèces), un même corridor au cours du temps, ou en fonction de différents scénarios d’évolution. La fonctionnalité d’un corridor dépend de sa largeur, de la densité de végétation, du caractère naturel ou artificiel du sol, de la diversité d’habitats, des obstacles qui le traversent, etc. À noter qu’un corridor jugé fonctionnel pour une espèce donnée ne signifie pas que cette espèce l’empruntera de manière systématique : le tracé de la Trame Verte et Bleue doit donc, dans sa mise en œuvre politique, être adapté à mesure que des indices viennent corroborer ou non les trajets pressentis.

La fonctionnalité des corridors est notamment limitée par la présence d’éléments fragmentant. Il s’agit de secteurs infranchissables pour les espèces considérées. Ces obstacles peuvent être de différentes natures et combiner plusieurs aspects : une barrière à proprement parler, qu’elle soit naturelle (cours d’eau) ou artificielle (clôture) ; un lieu présentant un risque élevé de mortalité (collision avec un véhicule ou un bâtiment, exposition aux prédateurs, intoxication par des pesticides, risque de noyade…) ; un milieu répulsif ou trop étendu pour être traversé (grand espace agricole, ville, milieu ouvert ou au contraire très dense, selon les préférences de chaque espèce).

Le concept de Trame Verte et Bleue est donc intrinsèquement liées aux espèces étudiées, à leurs affinités et à leurs capacités de déplacement : on s’appuie généralement sur la notion de « guilde« , c’est-à-dire un groupe d’espèces ayant des besoins et des comportements assez semblables. On distingue par exemple des guildes associées aux espaces boisées, aux milieux herbacées, aux zones humides, aux cours d’eau, etc. auxquelles on fait correspondre des sous-trames. Pour chaque guilde, une ou plusieurs espèces servent de référence et l’on fait l’hypothèse que si elles peuvent traverser un milieu, les autres espèces de cette même guilde le peuvent également.

Selon qu’une espèce est terrestre, aquatique, souterraine ou volante ; qu’elle apprécie l’humidité ou la sécheresse, la luminosité ou l’ombre ; que sa nourriture se trouve au sol ou en hauteur, en milieu forestier ou en terrain dégagé… les composantes du paysage joueront à son égard tantôt le rôle de réservoir, de corridor ou d’obstacle. (Photo © Robin Chalot)

 

L’identification des sous-trames propres à chaque guilde, et leur pondération selon leur état écologique, leur fragilité, le nombre d’espèces concernées, la sensibilité de ces dernières… constituent en somme cette hiérarchisation spatiale des secteurs et habitats à protéger, que l’on appelle Trame Verte et Bleue.

Plus d’infos, d’outils, de retours d’expériences… sur le site du Centre de ressources TVB : http://www.trameverteetbleue.fr/

Trame(s) verte(s)

Inventée suite au Grenelle Environnement en 2007, la notion de trame verte désigne en premier lieu un outil d’aménagement du territoire visant à freiner la consommation d’espaces naturels, et ainsi la perte de biodiversité dont elle est la cause. Le terme s’utilise à la fois pour parler d’une méthodologie d’aide à la décision, permettant de déterminer les espaces à préserver ou restaurer en priorité, et pour décrire ces espaces jugés prioritaires (cf. Trame Verte et Bleue).

La trame verte repose sur un double enjeu. Quantitatif : éviter la diminution des milieux naturels en terme de surfaces – la surface « totale » non urbanisée, mais aussi celle de chaque type de milieu, ou encore la surface d’un espace naturel donné. Qualitatif : éviter la simplification et l’uniformisation des écosystèmes, en assurant une diversité d’habitats et en favorisant leurs interactions. Ce dernier point, désigné par le terme de « continuité écologique », est souvent illustré par la capacité de déplacement des individus à travers le territoire, nécessaire à la survie de l’espèce (alimentation, repos, reproduction, colonisation de nouveaux habitats…).

La Petite Ceinture à Paris (Photo © Robin Chalot)
La Petite Ceinture à Paris (Photo © Robin Chalot)

L’usage courant de l’expression « trame verte » s’étend toutefois à des réalités différentes, parfois associées à la problématique de biodiversité, mais pas équivalentes à celle-ci :

  • la trame verte « paysagère » : reprenant l’idée d’une continuité d’espaces végétalisés (espaces « verts »), il s’agit d’aménagements faisant la part belle aux plantations. Ils peuvent avoir un intérêt certain pour la biodiversité, lorsqu’ils offrent effectivement des habitats et des ressources nécessaires aux espèces locales et favorisent des échanges entre les milieux naturels voisins. Mais l’utilité écologique est parfois sacrifié au profit de l’attrait esthétique, selon les choix d’espèces plantées, leur disposition, leur articulation avec le reste du territoire ;
  • la trame verte « transports » : l’expression désigne ici la possibilité de déplacement non pas des espèces sauvages, mais celle des humains, via des modes plus écologiques (plus « verts ») que la voiture : chemins piétons, pistes cyclables, transports en communs, etc. La mise en place de ces voies de circulation s’accompagne parfois de nouvelles continuités écologiques (plantation d’arbres, aménagement de noues, création de parcs…). Mais lorsqu’elles sont trop artificialisées, leur intérêt au regard de la biodiversité est faible, voire nul.

Les différents sens donnés aux trames vertes ont tous leur raison d’être et répondent chacun à des enjeux essentiels. Lorsque cela est possible et pertinent, il est évidemment préférable de les combiner, pour améliorer conjointement la qualité écologique des lieux, le cadre de vie et le fonctionnement urbain. Dans d’autres cas, il est nécessaire d’arbitrer et de donner la priorité à l’un ou l’autre de ces usages. L’important est de toujours identifier clairement les fonctions que l’on attend d’une « trame verte », pour lui donner les moyens de les remplir efficacement.

Piste cyclable, espace vert paysager et noue végétalisée (à droite) : un exemple de trame verte multifonctionnelle à Breuillet (Photo © Robin Chalot)
Piste cyclable, espace vert paysager et noue végétalisée (à droite) : un exemple de trame verte multifonctionnelle à Breuillet, dans l’Essonne (Photo © Robin Chalot)

Plus d’informations concernant la trame verte et bleue sur le portail du Centre de ressources TVB : http://www.trameverteetbleue.fr/presentation-tvb/qu-est-ce-que-trame-verte-bleue/definitions-trame-verte-bleue