Trame brune

La « trame brune » est une expression inventée sur le modèle de la Trame Verte et Bleue, appliquée à la continuité des sols. Largement ignorés pendant de nombreuses années, ces derniers sont pourtant essentiels au fonctionnement des écosystèmes. Ils ne sont pas qu’un simple support physique pour la végétation, leurs rôles sont extrêmement variés :

  • biodiversité : malgré leur discrétion, les espèces vivant dans le sol ou au sein de l’humus (les débris végétaux en cours de décomposition à la surface du sol) rivalisent en nombre et en variété leurs voisines du dessus. Ce sont plusieurs milliers d’espèces animales, et plusieurs dizaines à centaines de milliers d’espèces bactériennes et de champignons, qui cohabitent dans seulement quelques mètres carré de sol, le tout sur une épaisseur très faible (parfois moins d’un mètre) ;

  • cycle de l’eau : infiltration de l’eau de pluie, circulation souterraine, disponibilité en eau pour les plantes, évaporation… Les sols de pleine terre nous préservent à la fois des risques liés à l’excès d’eau, ou à son manque ;

  • cycle des nutriments : c’est la diversité des organismes du sol qui assure la dégradation complète des débris végétaux et des cadavres animaux, en les fragmentant par étapes successives pour les transformer en nutriments de nouveau disponibles pour les plantes1 ;

  • absorption et stockage du CO2 atmosphérique, via l’enfouissement de matière organique et sa transformation par les organismes du sol2. Seule cette incorporation dans les couches profondes du sol permet de piéger durablement le carbone absorbé par les végétaux ;

  • lutte contre les pollutions : les sols filtrent les eaux de ruissellement, retenant partiellement les polluants, et les organismes du sol sont parfois capables de les dégrader en éléments inoffensifs ou moins toxiques ;

  • état sanitaire des végétaux : les interactions entre les organismes du sol et les végétaux sont innombrables3. On peut citer les symbioses entre des champignons et les arbres4, indispensables pour l’alimentation de ces derniers en nutriments, les effets répulsifs de certains organismes face à des parasites ou des pathogènes, le travail du sol effectué par les vers de terre, qui facilite l’enracinement des plantes, etc.

Pour conserver toutes ces fonctions, l’intégrité physique, chimique et biologique des sols doit être préservée. En premier lieu, il s’agit de restreindre au maximum leur artificialisation. Quand c’est possible, des sols de pleine terre doivent être restaurés là où les surfaces artificielles ne sont pas (ou plus) nécessaires. La gestion appliquée aux espaces verts est aussi importante : la gestion différenciée, la protection des sols (par un couvert végétal ou du paillage), le non-usage de produits phytosanitaires, l’apport de compost plutôt que d’engrais chimiques… sont autant de pratique assurant l’intégrité des sols. Il est également préférable d’éviter les plantations d’espèces annuelles, régulièrement remplacées, car les arrachages – replantations récurrents déstructurent les formations fragiles du sol.

Il y a par ailleurs dans l’expression « trame brune » une notion essentielle de connectivité. Les espèces présentent dans le sol ont elles aussi des besoins de déplacement5, pour accomplir leur cycle de vie, se reproduire, échapper à des changements ponctuels dans leur environnement, recoloniser un milieu après un épisode de mortalité, etc. Notamment, plus les populations sont isolées, plus elles sont vulnérables (perte de diversité génétique, risque de disparition locale…).

À une échelle plus macroscopique, les arbres et arbustes profitent de cette continuité en échangeant de nombreux nutriments, via leurs racines et leurs partenaires champignons6. Des arbres isolés chacun dans leur fosse seront plus fragiles et vulnérables aux aléas (climat, pathogènes, blessures physiques…), tandis que s’ils partagent un volume de sol commun, le système dans son ensemble pourra compenser les carences des uns et des autres et contribuer au bon développement de chacun. Sans oublier que laisser plus d’espace au système racinaire des arbres permet d’éviter de futures dégradations de la chaussée !

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Villiers-le-Bel : il faut imaginer que naturellement, le système racinaire d’un arbre occupe un volume à peu près similaire à celui de ses branchages. Dès lors, il n’est pas surprenant de constater les dégâts causés par certains arbres âgés et bien développés, qui furent à l’époque plantés dans des fosses beaucoup trop petites.

Il est donc crucial de réfléchir au maintien d’espaces de pleine terre, aussi continus que possible, au sein des villes. Bien sûr, l’artificialisation des sols est souvent inévitable : fondations des bâtiments, voiries, etc. Mais dans de nombreux cas, il serait possible de la réduire et de minimiser l’isolement des portions de sol maintenues, par exemple en organisant différemment le stationnement, les réseaux ou les aménagements piétons. Des opérations de « désartificialisation » – consistant à casser le bitume à des endroits sélectionnés pour remettre de la terre à la place – se multiplient dans plusieurs villes du globe7. Si elles démontrent qu’il est techniquement possible, et souhaitable, de restaurer des espaces de pleine terre en milieu urbain, elles remettent surtout en cause les pratiques habituelles consistant à imperméabiliser systématiquement tout espace bâti.

Il est infiniment plus simple, moins cher et moins dommageable pour l’environnement de conserver les écosystèmes existants, que de tenter de les réparer après leur destruction. Ainsi, les projets d’aménagement gagneraient à questionner sérieusement l’avenir qu’ils réservent au sol et à considérer la pleine terre comme une option « par défaut », à laquelle on ne doit renoncer que là où il y a une nécessité réelle d’artificialisation. Au vu des enjeux portés par les sols urbains, ces principes devraient devenir la norme et non plus l’exception.

1Vie et mort des sols, par Lydia et Claude Bourguignon (2011) – vidéo : https://youtu.be/pcrrA-Am6oQ

2Le sol acteur-clé des territoires et du climat, Ademe (2015) – vidéo : http://www.dailymotion.com/video/x3fo4my_le-sol-acteur-cle-des-territoires-et-du-climat_tech

3The dirt on soil: Underground biodiversity holds key to ecosystems, Renee Lewis (2015) : http://america.aljazeera.com/articles/2015/9/2/soil-biodiversity-helps-regulate-ecosystem-report.html?utm_source=&utm_medium=&utm_campaign

4Écosystèmes forestiers : diversité et fonction des champignons, Marc Buée et al. (2006) : https://www.researchgate.net/profile/Pierre-Emmanuel_Courty/publication/278772603_cosystmes_forestiers__diversit_et_fonction_des_champignons/links/558be86308ae40781c1f30b3.pdf

5Biodiversité et syndrome de dispersion dans les communautés de macrofaune du sol, Jérôme Mathieu (2015) : https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01342216

6Les arbres solidaires entre eux ? Ils s’échangent une ressource, le carbone !, Forestopic (2016) : http://www.forestopic.com/fr/foret/sciences-et-recherche/328-les-arbres-s-echangent-du-carbone-entre-eux

7Exemples de désartificialisation par l’association Depave (Portland, Oregon) : http://depave.org/learn/why-depave/

Faune urbaine

Lorsque l’on pense à l’Animal en ville, les idées qui viennent spontanément en tête sont peu reluisantes : le Pigeon, le Rat, le Cafard… Pourtant, derrière ce cliché bien ancré dans l’imaginaire commun, c’est une véritable arche de Noé qui partage nos espaces de vie. Qu’ils y aient été invités par les humains (on pensera bien sûr aux Chats, Chiens et autres animaux de compagnie), ou qu’ils nous aient accompagné clandestinement, durant les milliers d’années qui ont vu notre habitat se transformer au gré des civilisations, nombreux sont les animaux qui sont à leur aise dans les espaces urbains.

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Certains y trouvent un milieu partageant des caractéristiques communes avec leur habitat « naturel » : le Lézard des murailles et les Escargots, qui se glissent entre les pierres de nos murs ; le Faucon pèlerin, qui se perche sur nos immeubles pour guetter ses proies ; l’Hirondelle, profitant des moulures de nos bâtiments pour construire son nid, ou encore la Chouette effraie, les Martres, les Araignées, qui trouvent nos greniers à leur goût pourvu qu’on ne les dérange pas trop. De grandes colonies de Chauves-souris se dénichent même un abri de choix dans quelques-uns de nos vestiges abandonnés, comme les tunnels de la Petite Ceinture à Paris1. Sans oublier la faune du sol (Lombrics, Cloporte, Scarabées, Collemboles, Acariens, Fourmis, Mille-pattes, Protozoaires, Nématodes, larves diverses…), qui survit tant bien que mal sous les parterres de fleurs et au pied des arbres.

D’autres se contentent de nos jardins, espaces végétalisés et parcs, écrins de nature au sein d’un milieu urbain hostile. Saviez-vous que le Hérisson, le Goéland, la Fouine ou encore le Héron séjournaient à la capitale ? Et le Blaireau dans la forêt de Fontainebleau, aux porte de Paris ? C’est sans compter les Poissons, Crustacés et Mollusques qu’hébergent les cours d’eau : Saumon, Truite, Anguille, Carpe, Brochet, Crevette, Moule d’eau douce… traversent régulièrement nos villes*. Les petits ruisseaux, les mares, les plans d’eau sont aussi le lieu de rassemblement des Amphibiens (Tritons, Salamandres, Crapauds, Grenouilles…), comme en témoignent malheureusement les nombreux morts sur nos routes à la période de la reproduction.

Certains, peu exigeants, ont su s’adapter aux conditions particulières que nous avons créées, profitant au passage de quelques avantages bien appréciés. L’absence de prédateurs pour l’Écureuil et certains oiseaux2, les températures plus élevées tout au long de l’année pour la Fourmi3, la nourriture à volonté pour la myriade d’insectes pollinisateurs (Papillons, Abeilles domestiques et sauvages, Bourdons, Syrphes, Moustiques, Guêpes, quelques Coléoptères…). L’adaptation prend parfois des tournures étonnantes, comme ces oiseaux dont la rapidité d’envol à l’arrivée d’un véhicule dépend des vitesses limites de circulation4, ou le Moineau et le Roselin qui garnissent leurs nids de mégots, la nicotine ayant des propriétés anti-parasitiques5.

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(Photo © Robin Chalot)

Enfin, il y a les originaux, un peu plus anecdotiques, mais qui font eux aussi partie du paysage vivant de nos villes. Des animaux tolérés pour leur statut sacré, comme la Vache en Inde ou le Singe à Lopburi (en Thaïlande). Des animaux importés et relâchés : chez nous, la Tortue de Floride, la Perruche. Des animaux qui s’approchent des zones urbaines et y pénètrent parfois tout en évitant l’Homme, comme le Lynx, le Raton-laveur et le Coyote en Amérique du Nord, le Sanglier ou le Renard en Europe. Et ceux que l’on pourrait prendre pour des poissons d’avril, comme le Kangourou, présent en Forêt de Rambouillet depuis les années 1970.

L’Homme serait bien prétentieux de se croire seul occupant des villes, de considérer l’habitat qu’il s’est créé comme l’exact opposé de la Nature. Celle-ci y a toujours pris ses marques et installé, tant bien que mal, une foultitude de créatures. Et pourtant, la ville continue d’être construite pour les humains et eux seuls, sans une pensée envers leurs voisins à plumes, à poils ou à écailles. Qu’en serait-il si, tout en gardant pour objectif le bien-être des bipèdes, nous avions à cœur de la rendre aussi accueillante que possible pour le reste du monde animal ?

1Paris, La Petite Ceinture – La Nature sur les rails !, Terre Sauvage (2010) : http://www.association-espaces.org/wp-content/uploads/2013/04/art-Terre-sauvage.pdf

2Urban areas may serve as habitat and corridors for dry-adapted, heat tolerant species; an example from ants, Sean B. Menke et al. (2011) : http://link.springer.com/article/10.1007/s11252-010-0150-7

3Trophic Dynamics in Urban Communities, Stanley H. Faeth (2005) : https://bioscience.oxfordjournals.org/content/55/5/399.full.pdf

4Les oiseaux s’adaptent aux limites de vitesse sur la route : une question de survie, Frédéric Jiguet (2013) : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/925380-les-oiseaux-s-adaptent-aux-limites-de-vitesse-sur-la-route-une-question-de-survie.html

5En ville, les oiseaux font leurs nids avec vos vieux mégots, Science & Avenir (2012) : http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20121205.OBS1412/en-ville-les-oiseaux-font-leurs-nids-avec-vos-vieux-megots.html

Natural deficit disorder

Natural deficit disorder est l’expression anglaise désignant les troubles de la santé liés au manque de Nature. Bien qu’il soit difficile à caractériser de manière formelle, le besoin de contacts (physiques, sensoriels…) avec le milieu naturel bénéficie d’une reconnaissance croissante.

En 50 ans, la population urbaine mondiale est passée de 2,5 à plus de 6 milliards d’habitants (50% de la population en 2007)1. Avec le développement de modes de vie se déroulant presque intégralement dans des espaces artificialisés, les symptômes du manque de Nature deviennent de plus en plus flagrants. Ils sont de plusieurs ordres :

  • bien-être : l’idée est désormais largement admise que la présence du végétal dans les lieux occupés au quotidien (domicile, travail2…) et l’accès à des espaces naturels sont des facteurs de qualité du cadre de vie. Qu’il s’agisse d’une simple préférence esthétique, des loisirs pratiqués dans les espaces « verts », des qualités de confort associée au végétal (calme, fraîcheur, atmosphère apaisante), d’un besoin émotionnel ou spirituel… les raisons invoquées de cette préférence sont nombreuses.
  • santé mentale : la diminution du stress, des risques de dépression, l’amélioration des capacités cognitives, de la motivation, du sens de l’adaptation sont parmi les effets attribués à la présence de Nature dans notre environnement courant. Son impact serait notamment crucial pour le bon développement cérébral des enfants : des leçons menées en plein air, par exemple, auraient un effet très positif sur leur concentration, leur comportement, leur envie d’apprendre et leur réussite scolaire en général3.
  • santé physique : les effets psychologiques du manque de Nature semblent avoir des répercussions étonnantes sur l’état de santé physique. Les travaux de R. S. Ulrich, par exemple, suggèrent que les patients d’un hôpital présentent de meilleurs signes de guérison après une opération de chirurgie, lorsque la fenêtre de leur chambre donne sur des arbres plutôt que sur un mur en briques4.

Et les animaux dans tout ça ? La zoothérapie, ou thérapie assistée par l’animal, n’a été théorisée que dans deuxième moitié du XXe siècle. Mais en pratique, les témoignages de l’utilisation d’animaux pour accompagner la convalescence de patients remontent à plusieurs siècles. Plusieurs établissements de santé proposent aujourd’hui ces méthodes, pour des pathologies allant des troubles de l’attention chez l’enfant à la maladie d’Alzheimer chez les aînés, en passant par l’anorexie, la dépression, les phobies…5 S’occuper d’un animal ou bénéficier de sa présence stimule, encourage les interactions sociales, redonne confiance ou enseigne la responsabilité vis-à-vis d’autrui.

La zoothérapie repose sur les animaux domestiques, qui ont à l’évidence des interactions plus faciles et directes avec l’Homme. Mais on peut supposer que la présence d’animaux sauvages dans notre environnement et notre capacité à les percevoir contribuent elles aussi à un bien-être global, ne serait-ce que par le plaisir et la curiosité que peuvent engendrer la vue d’un papillon, le chant d’un oiseau, ou la sensation d’un scarabée dans le creux de sa main.

Ces théories manquent encore parfois de preuves statistiques : la santé et l’accès à la Nature sont des concepts difficiles à évaluer et à comparer entre deux individus, de nombreux autres facteurs peuvent interférer. Mais si le simple contact visuel suffit déjà pour percevoir un effet bénéfique, il est aisé d’imaginer les progrès encore à portée de main des établissements publics, de nos lieux de vie et des villes en général6.

 Cambridge, Royaume-Uni

Cambridge, Royaume-Uni (Photo © Robin Chalot)

À noter que le « natural deficit disorder » ne représente qu’une partie des intérêts des écosystèmes urbains sur la santé. Lutte contre les vagues de chaleur, épuration de l’air, de l’eau, des sols, filtration des micro-particules, élimination des biodéchets… sont autant de bénéfices tirés de la Nature en ville. Sans oublier la pratique de sports et d’activités de plein air et leur rôle face à l’obésité, le diabète, les maladies cardiaques. Certains effets négatifs ne bien sûr pas à négliger (pollens allergènes, moustiques…), mais ils peuvent être grandement diminués en favorisant des écosystèmes sains et diversifiés.

L’approche fondée sur la Nature dans notre environnement quotidien a le mérite non seulement de répondre en parallèle à plusieurs enjeux de santé publique (entre autres), mais aussi de faire le lien avec différentes politiques publiques locales : enseignement, prévention des déchets, insertion, sécurité, préservation de la biodiversité… ouvrant ainsi la voie à des stratégies d’aménagement plus intégrées.

1Institut National d’Etudes Démographiques (juin 2007) : https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19103/435.fr.pdf

2Healthy workplaces: the effects of nature contact at work on employee stress and health, E Largo-Wight et al. (2011) : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3072911/

3BBC News – Nature deficit disorder ‘damaging Britain’s children’ (30 mai 2012) : http://www.bbc.com/news/science-environment-17495032

4View through a window may influence recovery from surgery, Roger S. Ulrich (avril 1984) : https://mdc.mo.gov/sites/default/files/resources/2012/10/ulrich.pdf

5Thérapie assistée par l’animal, Institut Douglas, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal : http://www.douglas.qc.ca/info/zootherapie

6Healthy nature healthy people: ‘contact with nature’ as an upstream health promotion for populations, C. Maller et al. (2006) : http://heapro.oxfordjournals.org/content/21/1/45.full.pdf+html

*Complément du 7 mai 2017 : L’article « Creating better cities: how biodiversity and ecosystem functioning enhance urban residents’ wellbeing » (L. Taylor & D. Hochuli, janvier 2015) fait la synthèse des arguments qui relient le bien-être des citadins à la richesse de la biodiversité urbaine et à la présence d’écosystèmes fonctionnels : https://www.researchgate.net/publication/279076485_Creating_better_cities…